Qui donc peut vraiment penser que, durant les longues vacances d'été, les jours se ressemblent tous, qu'ils finissent par former un magma informe, faits de paroles futiles et de gestes identiques, répétés mécaniquement? Selon certains, la surprise y serait devenue une denrée plutôt rare, l'insolite se serait dissous dans l'uniformité ambiante, le ravissement ne serait plus accessible à l'esprit blasé et revenu de tout. Ainsi certaines personnes s'ennuient-elles en vacances, surtout, disent-elles, si elles ne "communiquent" pas, si elles ne sont pas "bien entourées", si elles ne trouvent "rien à faire": ô conditionnement des temps modernes...
Et pourtant, est-ce que chaque instant, même le plus creux, vécu au coeur de cette période bénie, attendue avec ferveur tout au long d'une année de frilosité et de contraintes, n'est pas l'écrin de velours renfermant des sensations vives toujours nouvelles, résonances irisées nées en nous d'échos divers, de rencontres fortuites, de scènes changeantes parfois à moitié vécues, à moitié rêvées?C'est bien la superposition, ou mieux, l'interaction en nous de ces multiples résonances qui donne à une journée d'été placée sous les signes conjugués de la vacuité et du farniente son épaisseur ouatée, dans laquelle on plonge avec délices, avec plaisir...
5 heures du matin.
"...daylight
I must wake on the sunrise
I must think of a new life"
La voix puissamment émouvante de Barbra Streisand fait vibrer mon réveil-matin, et me fait sauter du lit. Sauter du lit,à une heure aussi matinale, c'est facile en été, peut-être parce que c'est un plaisir de dormir toutes fenêtres ouvertes,et qu'ainsi on a l'impression de passer la nuit à la belle étoile.Mais peut-être aussi parce qu'on ne tient pas à perdre ne fût-ce qu'une miette de l'or fin du temps estival? Le sommeil, alors, c'est presqu'un sacrilège, de l'inutile gaspillage de vie.
Un brin de toilette, une cotonnade légère et colorée sur mon maillot de bain, et me voilà dehors.
Personne dans les petites rue paisibles, encore endormies dans cette demi-obscurité, et que je traverse allègrement, sans appréhension aucune. Le silence humain, en ce moment, n'a pour moi rien d'inquiétant, bien au contraire: j'éprouve la curieuse et dépaysante impression d'être seule sur ma planète, d'une solitude-plénitude qui ne me fait sentir ni une survivante, ni une abandonnée: sentiment d'une étrange, euphorique, précieuse liberté, dont il s'agit de vivre très vite, intensément, l'émotion unique, parce qu'elle ne dure que les quelques instants qui me séparent du réveil assuré, inévitable, de la foule, occupante fiévreuse des lieux publics.
Des branches d'arbres légèrement frémissantes me parviennent quelques cris étouffés d'oiseaux, timides encore, comme si les petits chanteurs se faisaient la voix avant leur entrée en scène sous les feux du soleil de juillet.Une brise douce, caressante, frôle subrepticement mes cheveux, court sur mes bras nus. Une atmosphère particulière qui me rappelle à chaque fois, avec le même sentiment de reconnaissance, ce très beau texte de Colette (encore une belle amoureuse des petits matins à l'extérieur!) adolescente, à laquelle sa mère offrait l'aube comme un cadeau, une "récompense":
"A trois heures et demi, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d'abord mes jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus sensibles que tout le reste de mon corps... C'est sur ce chemin, c'est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, d'un état de grâce indicible et de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale, déformé par son éclosion..."
Sensations, sensations...
"Another night is over
Another day is dawning"
Ma chanson du matin toujours sur les lèvres, je me hâte vers mon chemin-cadeau à moi, mon lieu de douce prédilection, la mer, la source initiale à laquelle j'aspire et respire à grandes et généreuses bouffées mon élixir de quotidienne régénérescence.
Beauté bouleversante de commencement du monde sur la plage à demi brumeuse, fraîchement éveillée d'une nuit de profondeur abyssale!
Dès que je mets mon pied sur la grève, dès que je m'approche du bord de l'eau, c'est comme si je deviens autre: plus forte, plus consciente de mon être et du monde, comme Antée reprenait contact avec la Terre-Mère pour mieux retrouver sa vigueur première.
Je foule de mon pied nu l'ocre sable encore humide de rosée, je m'avance en toute confiance vers l'infinie mouvance gris-rose en ce lever de jour tremblant à l'horizon. Longtemps, je reste ainsi debout face à l'onde toujours renouvelée,ma robe de cotonnade rouge en tas sur le sable, sensible seulement à la câline douceur bleue de son léger clapotement répété à intervalles réguliers contre mes chevilles. Tête à tête silencieux...
Refaire connaissance chaque jour, replonger dans l'inconnu chaque jour. L'eau froide du petit matin se referme sur ma taille. Mes mains ouvertes effleurent la surface mobile où dansent quelques pans de dentelle blanche. Petite angoisse délicieuse quand, les yeux à demi-fermés, je quitte pour un instant les mondes alliés et rassurants de l'air et de la terre pour celui, opaque, fluide et fuyant de l'eau mystérieuse et mystérieusement invitante. Isolement. Nage vigoureuse, libre et libératrice, corps entier en mouvements souples, esprit instantanément évadé des tensions, filant vers je ne sais quel incertain objectif, plus loin, au large, encore plus loin...
Lorsque j'émerge enfin, ruisselante, allégée, souriant au monde, le soleil s'est affirmé, le bleu du ciel est déjà vaporeux. Une barque de pêcheur, toute blanche, est là, comme d'habitude, accotée à un petit promontoire rocheux. La voix pénétrante de son unique occupant, un vieil homme au regard étonnamment jeune et rieur, au visage buriné à moitié mangé par une barbe blanche, chante doucement sa chanson du matin à lui, comme je fredonnais la mienne une heure auparavant:
"Réveillez-vous et remplissez le verre du désir
Avant que la main du Destin ne remplisse le verre de la vie"
O sagesse immémoriale!
Le vieil homme interrompt son hymne à la vie pour me saluer d'un sourire ouvert et d'un grand geste de la main: notre "entrevue" matinale est devenue une espèce de rendez-vous quotidien,amical, bien que muet: il revient de la pêche au moment où je sors de l'eau. Signe de vie...
Et puis les vers immortels de Omar Khayyam s'étendent de nouveau sur la mer en un serein appel:
"Comme il est vain et inutile le jour qui pour moi se passe
Sans que je ne puisse aimer ni adorer
Le sommeil n'a jamais allongé le cours de la vie
Les longues veilles n'ont jamais raccourci l'existence"(1)
"Vivons! vivons!
De l'heure fugitive, hâtons-nous, jouissons!"
lui répondent intérieurement mes lointaines et tenaces réminiscences poétiques.
Retour à pas vifs à la maison aux fenêtres toujours largement ouvertes sur un soleil maintenant triomphant, l'âme résonnant des musiques de l'aube, les bras chargésde fleurs fraîches cueillies sur des bas-côtés féconds du chemin en pente, les narines délicieusement chatouillées par la savoureuse odeur des croissants chauds tout juste sortis du four du boulanger voisin: un splendide petit-déjeuner m'attend!
(1) La traduction est,bien entendu, très approximative.
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